De Strasbourg à Mossoul

"Former le corps, le coeur et l'esprit"

« Il faut être obstiné »

Grâce à cette amitié de trente ans avec le père Najeeb, le père Vigneron, né à Wittelsheim il y a 77 ans, est devenu un spécialiste – et un intime – des chrétiens d’Orient. Depuis le début des années 1990, il s’est rendu « au moins 25 fois » dans cet Orient qui n’a plus grand-chose de « proche ». Il y est allé malgré Saddam Hussein, malgré Daech, malgré les innombrables dangers qui accompagnent le voyageur sur ces routes qui furent celles des patriarches. « C’est vrai qu’il faut être un peu obstiné et entêté. Et parfois insouciant… »

Avant d’aller en Irak pour la première fois, « en 1990 ou 91 » , le père Vigneron envoyait des lettres en utilisant la valise diplomatique du Vatican. « Je ne recevais pas de réponses. Mais en arrivant sur place, j’ai découvert que ces lettres étaient lues : on me connaissait, on m’appelait Abouna Rudi, ce qui signifie père Rudi. » Ces messages d’Occident étaient perçus comme un réconfort tant « les chrétiens d’Orient ont toujours le sentiment que le reste de la chrétienté ne fait pas attention à eux. » Il y a quelques années, le chanoine Vigneron est devenu délégué diocésain à l’Œuvre d’Orient.

De son côté, en Irak, le père Najeeb, après avoir été archiviste à la bibliothèque des dominicains à Mossoul, s’est fait connaître comme sauveur de manuscrits anciens. Quand l’État islamique s’est approché de Mossoul, en 2014, il est parti en emportant des trésors d’archives, qu’il a entrepris de numériser à Erbil. Plus de 7 000 manuscrits sont désormais mis en sécurité, au moins numériquement. Cette histoire a été racontée dans un livre, Sauver les livres et les hommes , paru chez Grasset en 2017.

Le nouveau Jonas

Le père Vigneron (à gauche) avec le père Najeeb (au centre) lors de l’ordination de ce dernier comme archevêque chaldéen de Mossoul, à Bagdad, en janvier. DR2 /2

« Le père Najeeb a hésité avant d’accepter cette mission comme archevêque , raconte le père Vigneron. Je l’ai encouragé à le faire. C’est un signe d’espoir. Lui est un homme énergique. Il me fait penser au Jonas de la Bible : Jonas ne voulait pas se rendre à Ninive, mais il a quand même fini par y aller… »

Le Ninive de la Bible, c’est le Mossoul d’aujourd’hui, dans ce qui était la Mésopotamie, le fameux pays d’entre le Tigre et l’Euphrate où sont nées les trois religions monothéistes. Aujourd’hui, les chrétiens ont fui dans le Kurdistan irakien ; dans Mossoul même ne restent que dix familles chrétiennes. Tout est à refaire là où tout a commencé.